Check-up de ses liens d'aliénation

Sandrine Roudaut

Tant que nous gardons un quelconque intérêt à ce que le monde actuel perdure, nous ne basculerons pas.


Prenons un exemple, d’un côté nous identifions que le système financier est fondamentalement mortifère (notamment parce qu’à cause de lui des projets destructeurs sont possibles, ou du fait de l’évasion fiscale les services publics ne sont pas financés), pourtant tant que nous avons un compte en banque nous ne pouvons pas souhaiter que ce système explose.


Autre exemple : on peut regretter le dumping social et environnemental d’Amazon en temps normal et commander à ce géant en période de confinement, faisant mourir un peu plus les librairies.


Pour assumer nos prétentions à un autre monde, nous devons nous donner les moyens d’être libres, de nous affranchir. Nos freins pour s’affranchir sont surtout de l’ordre d’un sentiment d’impuissance global (comme par exemple pour l’aspect technique de s’affranchir des banques, d’une valeur d’échange…), ou de croyances et de conventions (l’orgueil ou la reconnaissance sociale).

 

Dès que l’on se pose la question concrètement d’un monde sans argent par exemple, les idées fusent et cela paraît possible, on déconstruit l’impuissance ensemble.

Au fond nous savons que le système actuel n’est pas si incontournable et que nous sommes dans une forme de servitude volontaire.

On ne peut réellement souhaiter la fin d’un ancien monde si on en est dépendant. S’affranchir pour précipiter le monde d’après et être plus résilient au prochain imprévu.

Sandrine Roudaut

QUI EST CONCERNE ?

J’ai voulu pousser une idée qui concerne l’individu et ses communautés, parce que je ne crois pas aux injonctions et propositions aux grandes instances politiques. 

Elles ont déjà été faites et l’Histoire prouve que le changement ne vient jamais du haut. Le politique ne fait que suivre les exigences de minorités qui font évoluer leur époque.

Je ne crois pas non plus à l’évolution des grandes entreprises. La plupart n’ont structurellement pas intérêt à ce que le monde change. Pour la plupart leur rentabilité est indissociable d’un vivant sacrifié et de salaires misérables. C’est technique. Le véritable espoir est dans les individus, les minorités, les communautés.

L’individu doit se réapproprier sa capacité à réaliser des projets vertueux, à vivre dans un autre monde avec ses communautés. On s’affranchit ensemble. On déconstruit pan par pan ce qui est aliénant dans nos vies, on expérimente autre chose, on donne à voir, on se fait du bien, cela contribue à un nouveau récit et cela donne envie aux autres. Utopie réalisée CQFD.

MAINTENANT, il y a eu un trauma collectif avec le Covid, l’inconscient collectif est en mouvement, donc de nouvelles choses sont possibles, on a décolonisé l’imaginaire squatté par un seul système économique, technologique et politique. Des croyances tombent, l’humilité s’ouvre. Humilité vient d’humus, dans ce temps suspendu les êtres se sont ouverts, nous sommes maintenant prêts à renouveler le terreau.

MON IDEE

Mon idée est donc de développer des ateliers de “check-up” personnel de ses liens d’aliénation afin que chacun puisse d’abord repérer avec lucidité en quoi il est dépendant de croyances dépassées et de liens matériels et relationnels, pour ensuite s’en affranchir.

 

L'objectif est de gagner en liberté pour précipiter le nouveau monde et gagner en agilité pour être plus résilient au prochain « imprévu » (telle qu’une crise sanitaire, fermeture de frontières, crise économique...). Tout est lié, en défaisant ses liens d’aliénation, on passe d’un cercle vicieux à un cercle vertueux. 

L’intérêt du COVID c’est qu’il a enfin démontré que notre monde était impermanent et interdépendant. Que nous ne maîtrisons rien. Le monde d’hier a démontré avec brio à quel point il est fragile. A quel point il ne nous protège pas. Il y a donc une nouvelle écoute. Mais attention de ne pas prendre des décisions brutales sous le coup de la fragilisation qu’a installé le Covid.

Poursuivons ce moment suspendu avec la possibilité d’un temps long et d’une mise en mouvement sur la base d’une analyse lucide. Inutile de tous se mettre demain à la permaculture ou la sophrologie à 200 km de Paris.

COMMENT CA FONCTIONNE ?

Cette mutation est basée sur une forme de co-développement personnel, le partage et l'échange d'expériences et de recherche de solutions ensemble.

On commence par regarder personnellement son scénario de vie de manière concrète : on observe avec lucidité sa manière de vivre pour identifier où l'on contribue à un monde meilleur et où, à l’inverse, l'on fait des choses qui nourrissent le monde d'hier mortifère, directement ou indirectement.

D’où vient mon indépendance financière, qu’est ce que je mange, à qui j’achète, comment je me déplace, me soigne... En regardant les conséquences des conséquences. Il est important d’être sur une vision technique et bienveillante, et non moralisatrice.

 

Comme en méditation où l'on observe ses propres émotions et ses pensées sans jugement, l'idée est d'observer ses liens d'aliénation sans se juger ou juger l'autre, simplement en constatant, ces liens pouvant être multiples (marchands, matériels, professionnels, sociétaux, etc.).

 

Exemple, si j’aide une entreprise puissante à faire une gamme verte, je contribue à sa bonne réputation augmentant son aura, freinant les petites alternatives réellement vertueuses qui peinent à émerger, tout en reconnaissant que cette grosse entreprise fondamentalement ne changera pas son business model par ailleurs. 

Ce check up évalue aussi ce qui nous rend vulnérable en cas d’imprévu. Le Covid nous en a donné quelques indications.

A partir de cette première grille d'analyse personnelle, au sein du groupe de co-développement, on peut alors, se poser les bonnes questions, réorienter ses choix et comportements : on pourrait imaginer un défi des 40 jours par exemple. Pendant 40 jours, des objectifs individuels sont établis avec le groupe ; actions qui peuvent être très pratiques, faciles, d'autres plus difficiles, et surtout qui correspondent à un vrai désir. Personne n’est parfait, il s’agit de se débarrasser de ce qui en premier lieu nous embête profondément, pour mettre en place des choses qui nous font vibrer. Le désir personnel est fondamental dans cette histoire. Et l’envie d’y aller avec des gens qui nous inspirent.

Avec ce check up on voit :

  • ce qu’il faut pousser, poursuivre dans notre vie pour s’affranchir, être moins vulnérable aux imprévus et contribuer à un monde meilleur. Sur ces « bons points » là on peut peut-être aider d’autres à nous rejoindre

  • ce à quoi il faut renoncer, ce dont il faut se désengager

  • prioriser, planifier un mouvement multiple en croisant la difficulté, l’impact réel et le désir.

Et en point 0 (en évaluation perpétuelle) considérer nos réels besoins, ceux qui sont effectivement nécessaires et nous font du bien, en évitant le piège du confort et des habitudes. Le confort nous aliène par trop de «contraintes» ou de faux désirs. On peut réévaluer notre besoin financier, y répondre différemment, le réduire, ce qui est clairement une libération. 

Un exemple : la réduction de dépendance au numérique… Un défi difficile (contre nature?) vu que le confinement nous a enfermé davantage dans le numérique. Justement défi absolument majeur, que se passerait-il s’il y avait un black out... ?

 

Si on est intéressé par cette question et motivé, le checkup aliénation, pourrait consister à décider de se désengager des Gafam et Batx. Car y être c’est nourrir leur puissance, ils vivent grâce à nos données. Et pendant ce temps les alternatives  réseau social et outils de partage numériques opensource Linux, Mastodon, diaspora, nextcloud, protonmail… peinent à être visibles. Or l’intérêt d’un réseau c’est qu’il y ait du monde.

Ce serait une décision :

  • résiliente : un seul opérateur vous met en vulnérabilité, il tient votre activité, votre réseau, vos photos, carnet d’adresses...

  • et sage : imaginez s’ils décident de couper le flux d’information, de faire payer certains services, la visibilité de votre activité déjà précaire, ou si tout simplement un piratage de leur système surgit...

Bref ce serait un gros pas vers l’affranchissement et la sécurité.

En passant à l’opensource, en multipliant les interfaces, vous allez en même temps réduire votre utilisation (passé le moment de la recherche et la prise en main) car c’est moins « facile », prémâché, tout en liens, donc réduction de l’addiction numérique, du temps passé, de l’encombrement d’esprit et de données, donc des pollutions et consommations énergétiques (énormes, probablement LE défi écologique)…  

Mais s’en affranchir est un chemin difficile, nous nous sommes enfermés dans une prison dorée. Pour autant cela peut être ludique et réjouissant (on gagne en compréhension, lucidité, technicité, et on se sent moins « prisonnier », assommé d’info et de tentations).

 

Mais mieux vaut être méga motivé et le faire à plusieurs, dont un déjà un peu au courant. NB : je suis en route depuis des mois... Pour exemple un de mes plaisirs est d’avoir téléchargé Antennepod sur F-droid (magasin d’appli libres) pour écouter les podcasts (téléchargé et non streaming) sans qu’aucun des sites sources ne puissent récupérer mes données, ou venir divertir mon attention par autre chose. Cet espace est devenu pour moi un espace apaisant d’information lente. Inversement quitter whatsapp et d’autres groupes pour Signal, réduit mon injonction à répondre à tout partout et cette impression de dispersion et de frustration à ne pas répondre.  Ce qui ne veut pas dire que le chemin est terminé, que je pense que toute le monde devrait le faire et que je ne loupe pas des choses intéressantes. Mais s’affranchir c’est le principe de l’enfant qui devient adulte, on apprend à renoncer...

Pour montrer à quel point souvent le vertueux est également le plus résilient, prenons l’exemple de notre maison d’édition La Mer Salée, privilégiant l’ancrage local avec une fabrication à moins de 100 km; nous n’avons pas été impacté par la fermeture de frontières comme les éditeurs qui impriment dans les pays de l’est parce que cela coute moins cher. N’étant pas dans le système de surproduction de livres et la course à la croissance nous avons pu vivre malgré les 3 mois d’arrêt brutal d’activité. Nous sommes en lien étroit avec notre écosystème, les libraires indépendants, une communauté de lecteurs et ce sont cette solidarité et agilité qui nous rendent tous résilients pour la reprise.

LES RAISONS D'Y CROIRE

...

Les exemples parlent d’eux même pour démontrer l’agilité et la résilience des projets élaborés sur ce principe de ‟check-up des liens d’aliénation” : 

  • Pendant le confinement, contrairement à la grande distribution qui au début n'a pas pu acheter du ‟bio” provenant d'autres pays comme elle le fait habituellement (dumping social et environnemental), les AMAP et réseaux qui collaborent avec une main d’oeuvre locale et sont en liens étroits avec leurs clients ont pu continuer leur activité et apporter un service vital. Quant à l’agriculture française classique qui habituellement profite de travailleurs étrangers à moindre coûts pour ses récoltes, elle a été tout simplement stoppé dans son fonctionnement, prouvant sa fragilité au-delà de ses choix environnementaux et sociaux.

  • Là où je vis, nous avons participé à la création d’un marché bio parallèle lors du confinement, avec les producteurs locaux. Nous nous sommes auto organisés/gérés tous ensemble. Le point fort dans le cas présent est l’écosystème. Le marché était interdit mais nous pouvions faire sans les autorités intermédiaires. Parce que nous nous intéressons les uns aux autres depuis longtemps, nous connaissons les difficultés de certains producteurs, leurs téléphones, l’un ouvre son garage, l’autre s’occupe des commandes… Les clients sont acteurs, ce n’est pas du tout de relations de consommateurs, assistés et peu concernés

POUR ALLER PLUS LOIN

On peut s’appuyer sur la communauté d’activistes, comme celle par exemple de Magali PAYEN qui a fondé le collectif #OnEstPrêt ! ou Make Sense.

BIO

Auteure, conférencière, et cofondatrice des éditions La Mer SaléeSandrine ROUDAUT questionne et expérimente depuis 20 ans les limites de notre société, les freins au changement, les nouveaux modèles économiques, les scénarios activistes et les futurs possibles. Elle a publié L’utopie mode d’emploi sur les résistances psychologiques, les pièges du développement durable, les inspirations d’une approche radicale, Les Suspendu(e)s sur la force des utopies, les désobéissants, la soumission à l'autorité et la question du bonheur dans l’engagement. En septembre 2020 elle publie un premier roman d’anticipation Les déliés. Intervenante à L’institut des Futurs souhaitables, elle est aussi membre de la mission Low Tech de Philippe Bihouix, lauréate Femme en vue pour la promotion d’expertes dans les médias.

LIENS UTILES

copyleft 2020 par CQFD - Ce Qu'il Faut Développer.

Incubé-Infusé à l'Institut des Futurs souhaitables

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