Un revenu de base universel

Vincent Liegey

Durant la période de confinement du Covid-19, l’entreprise Air France annonce un plan de départs volontaires... alors même que l’entreprise doit bénéficier d’une aide financière de la France de 7 milliards d’euros, auxquels s’ajoutent 4 milliards d’euros venant de KLM, pour pallier la chute d’activité liée au coronavirus.

 

Quand le discours dominant préconise de venir au secours des entreprises à tout prix pour sauver les emplois, le système économique peine à faire ses preuves. "Il n’y a rien de pire qu’une société de travail sans travail", disait la politologue et philosophe américano-allemande Hannah Arendt. 

Le système économique actuel génère de plus en plus de personnes abandonnées, sans emploi, dans ces périodes de crise, dans l’incapacité de pouvoir payer leurs factures - avec l’humiliation et le choc psychologique que cela représente.

 

La crise économique liée au Covid-19 souligne ce sur quoi les promoteurs de la décroissance alertent depuis deux décennies, concernant l’exclusion générée par cette société de croissance sans croissance. Cette crise renforce la nécessité de transformer notre système économique pour sortir de cette dépendance à la croissance, sachant que des périodes sans croissance sont plus que vraisemblables à court, moyen et long termes.

Un revenu de base pour tous, pour une vaste transformation de notre rapport au travail et à l’économie.

Vincent Liegey

QUI EST CONCERNE ?

L’expérience pourra être menée à l’échelle européenne. Mais aussi à l’échelle d’un pays comme la France ou la Hongrie, voire à celle d’une collectivité locale de taille plus adaptée à une expérimentation.

MON IDEE

L'idée est de créer un revenu de base, mis en place par étapes, suivant des secteurs ou types de populations à aider prioritairement.

Aborder le revenu de base de manière sérieuse, outre le fait que cela puisse participer à une décolonisation de l’imaginaire, c’est-à-dire à la transformation de notre rapport au travail et à l’économie, aide aussi les citoyens à devenir de véritables citoyens actifs.

Avec la mise en place d’un revenu de base, il s’agit :

  • D’inverser la logique de ruissellement en optant pour un “ruissellement par le bas” : revenu de base pour répondre aux besoins essentiels

  • De soutenir les personnes dont les métiers se sont avérés indispensables en cette période de pandémie (production alimentaire, santé, traitement des déchets, etc.), de façon à leur donner une plus grande autonomie pour se consacrer à leur métier

  • De protéger, dans une période de crise extrêmement inquiétante, les personnes dont l’emploi dans des secteurs considérés comme non essentiels est menacé (aérien, automobile, publicité, restauration, tourisme)

  • D’organiser une transition de manière intelligente et choisie, en se (re)posant la question de ce que l’on produit, comment on le produit, et pour quel usage. Et ainsi, d’accompagner la transition vers des activités qui ont du sens et qui sont choisies (a contrario des  métiers dits “alimentaires”, non réellement choisis).

COMMENT CA FONCTIONNE ?

Le revenu de base est plus simple, techniquement et d’un point de vue économique, institutionnel ou bureaucratique, à mettre en place que d'instaurer toute une série d’aides pour des secteurs, des entreprises ou des cas particuliers. Il pourra être en mis en œuvre dès lors qu’il y a une masse critique de personnes favorables et un rapport de force suffisant pour que cela s’impose politiquement.  

Le revenu de base, s’il n’est pas en lui-même un outil suffisant, doit s’inscrire dans un projet de société beaucoup plus complet. Il devra être accompagné d’un certain nombre de mesures sur la question du logement par exemple, ou autres formes de régulation, en particulier concernant les prix des biens et services essentiels (électricité, eau, masques, etc.).

Nos économies et systèmes productifs nécessitent de véritables transitions, générant parfois des relocalisations et autres arbitrages. Les décideurs devront notamment répondre aux questions suivantes : qu’est-ce que l’on produit (ou arrête de produire) ? Comment le produit-on ? Par qui ? Pour quel usage ?

Le meilleur moyen d’y arriver de manière efficace est de faire confiance à l’autogestion et au bon sens des gens. Le revenu de base est un formidable outil pour cela. Par son côté émancipateur, libérateur, il permet une transition de nos productions vers autre chose, de manière autogérée, choisie, flexible, habile, dynamique, enthousiaste et portée par les populations. 

Il existe des expérimentations partielles et à petite échelle. Les initiatives citoyennes d’entraide autogérées développées en réponse au coronavirus sont autant de signes encourageants sur la capacité des gens à organiser la réponse aux besoins essentiels (production de masques, courses pour les personnes fragiles, etc.)

Le revenu de base est un véritable levier vers un projet de décroissance. En le reliant aux gratuités, aux systèmes d’échanges locaux et aux monnaies locales, on peut progressivement dé-marchandiser notre modèle économique, le sortir de la centralité et du travail, de la religion de l’économie et du profit. On peut ainsi trouver un autre équilibre entre économie financiarisée et économie au sens premier de “la gestion de la maison”, c’est-à-dire économie réelle.

 

Le revenu de base est ainsi un pas vers la Dotation Inconditionnelle d’Autonomie couplée à un Revenu Maximum Acceptable, tous deux prônés par Vincent Liegey et les co-auteurs de son ouvrage “Un projet de Décroissance”.

 

Mais aussi… si on ne mène pas ce type de projet, de plus en plus de personnes seront abandonnées du fait des chocs économiques, sanitaires, environnementaux. A la récession liée au Covid-19, d’autres problèmes pourraient s’ajouter comme la crise pétrolière, d’autres pandémies, et à moyen et plus long termes, le changement climatique et la chute de la biodiversité qui peuvent aussi engendrer des chocs.

POUR ALLER PLUS LOIN

Plusieurs études et propositions existent déjà. Mais il est nécessaire de partir avec une masse critique de personnes favorables au principe et un rapport de force favorable. 

 

Pour l’Europe de l’Ouest, il est question d’une fourchette large allant de 700-800 €, par personne et par mois, jusqu’à 1500-2000 €. Ce montant se rapprocherait du SMIC et irait bien au-delà du RSA qui ne permet pas de vivre dignement pour la plupart de ses bénéficiaires. Une somme autour de 1000 € paraît réaliste et suffisante pour garantir une certaine autonomie à une grande partie de la population. 

Il existe des points de blocage d’ordre psychologique, culturel et politique.
Le revenu de base pourrait entraîner immédiatement une forte inflation. Si on reste dans un système marchandisé, en donnant plus d’argent aux gens, le prix des produits va augmenter rapidement, les loyers vont exploser… L’argent distribué serait tout de suite absorbé par l’inflation. C’est pour cela qu’il est intéressant de
penser le revenu de base en lien avec des gratuités et des systèmes d’échanges locaux et des monnaies locales, c’est-à-dire un revenu de base partiellement démonétarisé (Dotation Inconditionnelle d'Autonomie).

Il est à noter que de mettre en place un revenu de base uniquement dans une logique de relance de la croissance pourrait être tout à fait contre-productif par rapport à un projet de décroissance souhaitable.

LES RAISONS D'Y CROIRE

...

Le revenu de base a été testé à petite échelle au Canada, en Namibie, au Kenya. Bientôt en Espagne ?

Mais il n’a jamais été déployé à grande échelle, ni sur un temps long - ce qui signifie que tout l’impact culturel et psychologique que cela pourrait avoir, si c’était inconditionnel et ancré dans le temps, n’a pas été expérimenté et analysé.

 

Constats tirés des expérimentations :

  • Contrairement aux idées reçues, instaurer un revenu de base inconditionnel ne crée pas une société d’oisifs. On observe à l'inverse que les bénéficiaires ont plutôt tendance à s’investir dans des activités qui ont du sens, pour l’économie locale, pour l’environnement, pour le vivre ensemble, etc. Vincent Liegey cite l’exemple d’un plombier qui reçoit un revenu de base : il n’arrête pas de travailler pour autant, mais quitte son employeur avec qui il n’est pas en accord pour créer une coopérative. Il continue à travailler comme plombier, mais de manière choisie. En parallèle, il choisit de faire bénéficier gratuitement des personnes démunies de ses services de plombier.

 

  • Expérimentation dans un village assez pauvre de Namibie : le village connaissait des problèmes d’alcoolisme et de violences conjugales. Les critiques du projet avaient prédit que la mise en place du revenu de base engendrerait une augmentation de ces problèmes. Tout au contraire, l’alcoolisme a baissé, les femmes ont pu récupérer une forme d’autonomie et sont devenues des entrepreneuses. Elles ont mis en commun leurs revenus de base afin de créer des coopératives et d’investir dans des machines à coudre. Cela leur a permis de produire des choses utiles pour leur communauté et de créer de l’économie réelle.

LIENS UTILES

  • Site du Mouvement Français pour un Revenu de Base (MFRB) : informations générales sur le revenu de base et ressources sur les expérimentations menées en Namibie, Inde, Canada, Finlande, Allemagne, France: https://www.revenudebase.info/

  • Ouvrage Un projet de Décroissance de Vincent Liegey, Stéphane Madelaine, Christophe Ondet, Anne-Isabelle Veillot (Editions Utopia, 2003) et site web associé (dossiers, rapports, textes d’interviews, communiqués de presse, vidéos, podcasts) : http://www.projet-decroissance.net

  • Institut Momentum : rapport qui compare le revenu de base décroissant selon Baptiste Mylondo à la Dotation Inconditionnelle d’Autonomie co-développée par Vincent Liegey dans l’ouvrage Un projet de décroissance (cf supra): point forts, points faibles, limites des deux propositions l’une par rapport à l’autre : https://www.projet-decroissance.net/?p=1571

  • Utopies réalistes, Rutger Bregman (Seuil, 2017)

  • Pour un revenu sans condition: garantir l’accès aux biens et services essentiels”, Baptiste Mylondo (Editions Utopia, 2012)

BIO

Ingénieur de formation et doctorant à l'université d'économie de Budapest sur la Décroissance, Vincent LIEGEY se définit comme "objecteur de croissance" et défenseur d'une société soutenable et souhaitable où l’économie est au service du bien-être social. Chercheur indépendant, essayiste et conférencier, membre du parti de la décroissance, co-auteur en 2012 du livre Un projet de Décroissance, il a co-fondé Cargonomia, un projet collectif au sein duquel il expérimente un modèle économique alternatif qui s'appuie sur le local, l'économie de la réciprocité, devenant ainsi un terrain de recherche appliquée sur la transition et la décroissance.

copyleft 2020 par CQFD - Ce Qu'il Faut Développer.

Incubé-Infusé à l'Institut des Futurs souhaitables

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