Un quota carbone individuel

Yannick Roudaut

Aujourd’hui nous émettons beaucoup plus de Gaz à Effet de Serre (GES) que la Terre ne peut en absorber tous les ans au travers de ses forêts, ses océans, etc. L’enjeu consiste donc à réduire nos émissions de 40% d’ici 2030 afin de pouvoir envisager une neutralité carbone en 2050, c’est à dire un équilibre entre ce que nous émettons et ce que notre planète peut absorber.

Réduire nos émissions constitue aujourd’hui la piste la plus pertinente, même si d’autres pistes, restant encore largement à explorer pourraient être envisagées (puits de carbone, photosynthèse synthétique, par exemple).

Au delà des actions menées par le politique et les organisations, comment responsabiliser chacun d’entre nous et sensibiliser chaque individu à cette nécessité de réduire ses émissions de carbone. Encore faudrait-il qu’il puisse connaître et mesurer sa consommation, également appelée empreinte carbone.

Ce n’est pas un monde de privation et triste qui s’annonce si on commence tout de suite.

Yannick Roudaut

QUI EST CONCERNE ?

Chaque citoyenne et citoyen français se voit attribuer un quota annuel, à consommer à sa guise.

 

Concrètement, seules les personnes ayant envie de porter ce projet sont invitées à y participer, car il reste de nombreuses questions à résoudre avant d’imaginer la mise en place de ce quota à grande échelle. La première étape serait pédagogique et permettrait de mieux mesurer son empreinte carbone.

Les décideurs politiques (Ministres, Députés Européens), qu’il reste à sensibiliser pour qu’ils puissent s’impliquer également dans ce projet, sont également de bons candidats.

MON IDEE

Attribuer à chaque personne un quota annuel de carbone, qu’il pourra consommer à sa guise, un peu à la manière d’une carte de crédit, avec laquelle on achète ce que l’on veut, dans la limite de l’argent disponible sur son compte !

 

Cette idée s’inspire de ce qui existe déjà pour les grandes entreprises industrielles internationales à qui l’on octroie des droits à émettre du carbone. Ce sont des quotas appelés "droits d’émission CO2". Ils sont cotés sur des marchés.

COMMENT CA FONCTIONNE ?

Chacun reçoit, en début d’année, un quota à consommer dans les douze mois à venir. Tout le monde a exactement le même quota, afin que l’on soit à égalité.

Le montant de ce quota serait dégressif d’une année sur l’autre afin d’atteindre progressivement et en douceur la neutralité carbone souhaitée pour 2050. L’objectif final étant d’arriver à 2 tonnes/personne/an en 2030 puis 0,6 tonne/personne/an en 2050, sachant que nous partons de 11 tonnes/personne/an aujourd’hui !

Chacun est libre de consommer ce quota selon ses souhaits : voyage, énergie pour son logement, déplacements, etc.

Ceux qui consomment beaucoup, c’est à dire les 10% de la population mondiale qui émettent 50% du CO2 et sont les plus riches, risquent de consommer leur quota très rapidement.

A l’instar de ce qui existe pour les grandes entreprises, ceux qui consomment peu (économes en énergie, se déplaçant peu…) et qui sont souvent les plus démunis peuvent revendre les droits non consommés sur un marché qui pourrait être une bourse coopérative citoyenne. Cela leur générerait un revenu supplémentaire. Cela permettrait d’élever le niveau de vie des populations les plus pauvres sans pénaliser la nature, sans contribuer au dérèglement climatique puisque globalement on serait certain de ne pas dépasser le montant global fixé pour l’année ! L’émission globale permettrait ainsi de rester dans les Accords de Paris.

Pour que cela fonctionne, chacun doit savoir à tout moment où il en est dans la consommation de son quota selon une grille de lecture simple : rejets carbone "directs" et/ou consommation liée au matériel utilisé (par exemple acheter un SUV équivaut à consommer 1 tonne de CO2). Chaque achat énergétique ou de mobilité donne lieu à un quota, un chiffre clair.

Les informations sont mises à disposition via une application mobile à créer - type YUKA sur l'alimentation - qui alerte par rapport à cette consommation en déplacements, en chauffage, etc... permettant à chacun de choisir et se limiter si besoin.

Afin de fixer le montant du quota annuel, on pourra instaurer un débat entre les citoyens dans les grandes agoras, les espaces d'expression qui existent déjà qu’ils soient numériques et/ou physiques. La majorité déciderait par un vote démocratique voire par un référendum national.

En amont de ce débat, il y a un besoin de pédagogie pour donner aux personnes les outils et connaissances pour pouvoir se prononcer de manière avisée. On pourrait imaginer un dispositif similaire à celui de la Convention Citoyenne pour le Climat, dont les réflexions et débats ont été éclairés par différents experts.

Bien entendu, tout cela commencera, de façon douce et très pédagogique, par une expérimentation pendant deux ans par exemple.

Au final, c'est compter sur une frugalité choisie qui va pouvoir s'appuyer sur des ruptures technologiques (low et high tech) qui créeront des outils qui nous permettront de nous offrir les services d'aujourd'hui avec un impact carbone neutre.

En effet, nous pouvons compter sur le progrès technique en parallèle de ces contraintes pour passer de 11 tonnes à 2 tonnes par an. Par exemple : aujourd'hui l'avion ou la voiture polluent en utilisant les énergies fossiles, demain ils peuvent fonctionner à l'énergie solaire ou hydrogène (issu d’une réaction via des bactéries) ou en tout cas propre par rapport à aujourd'hui et l'on pourra toujours les utiliser dans 15 ans. Les gens pourront donc toujours se déplacer ! Autre exemple : création d'un PC équivalent du Fairphone. C'est possible de faire un PC démontable et issu des ressources les moins polluantes et plus responsables/ durables.

Les ruptures technologiques (low tech) pourraient nous permettre de continuer à avoir cette mobilité et ce confort matériel avec une émission de CO2 faible. Il y a de nombreux projets en cours (voiture Gazelle Tech, géothermie, sources d'énergie alternatives, bâtiment).

POUR ALLER PLUS LOIN

Tout d’abord, il faut faire connaître largement cette idée et lui donner un écho médiatique maximal. Après tout, c’est une idée facile à expliquer et à comprendre. Pour cela, on peut mettre les projecteurs dessus par le biais des réseaux sociaux, en plus des médias traditionnels.

 

Il sera très important de prendre le temps de faire comprendre les tenants et les aboutissants des enjeux climatiques et faire prendre conscience du monde qu'on laisse à nos enfants si nous ne faisons rien : climat déréglé, épidémies à répétition, restriction alimentaire... probablement pire qu'aujourd'hui.

Ensuite, il faudra lever les freins qui restent :

  • Pouvoir comptabiliser à la fois les consommations personnelles et les consommations professionnelles sans faire de doublon. Ces travaux pourraient être menés par des mathématiciens et statisticiens volontaires et enthousiasmés par l’idée et débouchant sur une modélisation permettant de bien répartir les tonnes de carbone émises entre les particuliers et les entreprises

  • Convaincre les inévitables opposants, qui comparent ces quotas aux bons d’alimentation, que cela ne va pas être aussi pénible que ça de changer, que les alternatives peuvent présenter de nombreux avantages. Comme le vélo par exemple : faire du sport c’est bon pour la santé et permet d'économiser des émissions de carbone que l’on peut utiliser ensuite pour autre chose comme un voyage en fin d'année par exemple

 

Et pourquoi pas créer un parti politique, comme celui ayant soutenu l’idée d’un revenu universel de base ? Ou bien proposer cette idée pour les débats des prochaines élections présidentielles au travers de personnalités politiques sensibles et sincèrement intéressés par cette idée ?

On pourrait même imaginer de créer, à l’instar de la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme, une "Déclaration Universelle des Devoirs de l’Homme envers la Nature" pour inscrire les respect de ces quotas dans un engagement fort des humains envers leur planète.

NB : Réduire ses émissions de carbone ne signifie pas pour autant un monde de privation, triste et austère, surtout si nous démarrons nos efforts tout de suite !

BIO

Spécialiste des marchés financiers pendant 15 ans (journaliste à BFM, Bloomberg TV, Le Figaro, Le Journal des Finances, Investir…), Yannick ROUDAUT est éditeur- conférencier décloisonneur intellectuel. Il a pris un virage intellectuel et professionnel en pleine crise des subprimes de 2007, prenant conscience de « l’insoutenabilité » de notre monde. Il consacre désormais son énergie à la recherche d’un modèle de société soutenable. Il réconcilie les questions économiques, philosophiques et sociétales grâce à une approche complexe des enjeux actuels et sensibilise divers publics à la nécessité d'envisager l’avenir sous le prisme Économie-Écologie-Social. Chroniqueur au journal Le Monde, il co-dirige également les éditions La Mer Salée.

copyleft 2020 par CQFD - Ce Qu'il Faut Développer.

Incubé-Infusé à l'Institut des Futurs souhaitables

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